Prose - un texte d'Anaïs Hébrard

 

La mort d’Anaïs Hébrard

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Je suis morte le 14 février 2009, à dix heures assez précises. C’était au moment de la fin du cours de taekwondo et au début de la pièce de Choco-théâtre . C’était le lendemain de la fête de la dernière des « filles couleur pêche », dans la salle d’expositions du Centre Culturel et Sportif. C’était après que les viennoiseries du Choco-théâtre ont été livrées, et avant que la représentation de Guignol ne commence. Le prélude à la mort s’est étalé de 9h30 à 10h, avec signes avant coureurs, la veille, entre 21h30 et 22h, dans la piscine. 
Je suis morte et je me suis parfaitement rendu compte que je mourrais mais qu’il n’y avait rien à faire. La volonté n’a rien à voir là dedans. Et c’est ce que je pressentais depuis que j’essaye par tous les moyens de me rassurer sur la mort : je me dis, y a rien a faire, il faut se laisser faire.

« Maman, rappelle-toi :J’ai quatre ans. Je n’arrive pas à dormir. Je me lève. Je te dis : j’ai peur de mourir et j’ai peur que tu meures. Tu me dis: quand je mourrai, il faudra que tu te dises que j’ai eu une belle vie. »

Je suis morte dans la salle d’expo où je suis allée rejoindre mon mari qui discutait avec un pote. Dans la pièce, il y avaient les visiteurs qui scrutaient les tableaux et les parents qui attendaient leurs enfants, à la sortie du dojo. Les parents avaient un souci, celui que leur enfant soit le meilleur de la classe d’art martial, mon mari avait un souci, celui de rentrer dans ses frais de spectacle, le barman avait un souci, celui de démarrer le théâtre avant que les envie de pipi ne se réveillent, les acteurs avaient un souci, celui de bien jouer, moi, j’avais un souci, celui de vivre jusqu’à dix heures, parce que j’étais absolument sûre que je mourrais.

« Maman, j’ai trente-cinq ans : je te rappelle ce que tu m’as dit, enfant, pour me rassurer de la mort.  Tu m’as répondu : «  comme je voudrais être capable de te dire encore cela ! » Nous marchons sur le pont couvert de Lucerne sous lequel est peinte une danse macabre, et tu me dis : « tu sais, je pense à la mort. » Je n’ose pas te dire que j’ai peur que tu meures, ni que je pense à cela tous les jours. Depuis cette discussion, je n’arrive plus à aborder le sujet avec toi. »

A 9h45, je suis sortie de la cafétéria où avait lieu la représentation, j’ai traversé le couloir, j’ai rejoint mon mari qui causait avec son pote de caisse noire, je lui ai dit, 
« j’ai un malaise », il a dit « c’est vagal », j’ai dit «non c’est pas vagal, c’est vital », il a dit « c’est la fatigue », j’ai dit « je crois pas », il a dit « c’est les règles », j’ai dit « pas cette fois », il a dit « tu veux qu’on appelle le médecin », j’ai dit « non », je suis tombée, il a dit, « ça va pas ? » puis au pote, « le défibrillateur !», j’ai dit rien, j’ai secoué la tête, je ne pouvais déjà plus parler, j’ouvrais les yeux un peu plus grands, je sentais que ça venait par les pieds. Oui les pieds mourraient en premier, je voulais rattraper la vie, la vie qui fout le camps par les pieds, je croyais que ça partait par le cœur, non, c’est soudain les pieds qui perdent la vie, puis les mollets, ça irradie très rapidement dans le bassin, le bassin qui se détend tellement rapidement qu’on ne peut plus rien retenir, merde, c‘est le cas de le dire, je me vide, c’est mouillé, puis ce sont les côtes qui s’ouvrent complètement et mettent à nu les poumons, les poumons, tiens je n’avais jamais senti le flux du sang dans la vie.

Nous étions à Rome. Et nous voulions absolument, ma sœur et moi, voir la Piéta de Miquel Ange, celle qui s’est fait éclater par un caillou. Je la regarde, derrière sa vitre de verre. La mort, c’est cela : le Christ dans les bras de sa mère, abandonné, corps lâché, délivré de la violence. Et les bras de la Sainte qui l’accueillent et le soutiennent, alors qu’il est absent, complètement offert.

La veille, je nageais et ma tendinite s’est réveillée. Soudain, je me suis dis : « ce n’est pas une tendinite, c’est le cœur ». J’ai rejoint le bord et j’ai dit à mon mari, « j’ai mal au cœur », il m’a dit, « envie de vomir », « non », j’ai dit, « le vrai cœur, le myocarde ». Il a dit, « pas à ton âge », j’ai dit « l’âge n’a rien à voir ». 
Au fond, je sais ce que j’ai. La grossesse ratée, j’ai su. Le départ pour Saint Pierre, j’ai su. La mort de Claudine, j’ai su. Alors la mienne, je sais aussi. Quand une personne sait, elle sait. Cependant, le temps pendant lequel elle sait est très court. La certitude dure un battement. Parce que le non-réfléchir sait et le vouloir ne veut pas savoir. Très vite, j’ai pas voulu savoir et j’ai décidé que c’était la tendinite. Une tendinite qui s’est introduite dans mes doigts par les côtes, a suivi le chemin de l’épaule, est passée par le coude, a longé le muscle et s’est nichée dans les articulations. Nous sommes sortis de l’eau, nous nous sommes séchés, nous sommes rentrés.

Maman m’a dit : « Claudine a un drôle de truc ». Et j’ai su instantanément. J’ai pleuré d’un coup, c’est à dire que les larmes sont arrivées et ensuite, j’ai compris ce qu’elles disaient : «Maman, tu ne comprends pas qu’elle va mourir ! ». C’était tellement sûr. Plus sûr que la lecture d’un scanner, que j’aurais été incapable de déchiffrer. Maman m’a dit « comment tu le sais ? ». Impossible de répondre autre chose que «  peut-être que je me trompe ».

La nuit, au retour de la piscine , mon mari a voulu faire l’amour. La certitude est revenue, un vrai caillou dans l’estomac. Elle est revenue par le dos. J’ai hésité. Parce que je voulais faire l’amour, mais j’étais prise par mon insoluble conviction. Un orgasme, une mort à la Faure, une mort à la con, jouir et allez hop éros/thanatos, la grande question, donner la mort avec la vie, non, je ne pouvais pas. J’ai ri. Nous avons fait l’amour. Savoir au plus loin de sa peau que c’est la vraie dernière fois est absolument invivable et pourtant on le vit.

Ne me fais pas la tête, tu ne sais pas ce que j’ai, j’ai la certitude, une maladie incurable.

Le lendemain, se lever, se laver, aller au centre, mettre la table du Choco-théâtre, humer l’odeur des petits pains, vérifier les bols, placer les serviettes, gratter les cruches en inox et il a fallu que je me dise : rappelle-toi Luther : « Si demain c’est l’apocalypse, aujourd’hui je planterai un arbre ». Et bien ma fille, me suis-je dit, plante tes arbres même si dans une heure c’est l’apocalypse. Rappelle toi ce sage, le maître de tir à l’arc, à qui le disciple demande, alors que le maître lui sert le thé, « que feriez-vous si vous deviez mourir dans une heure ? », et le maître dit : « ce que je fais en ce moment, servir votre thé ».

 

J’ai embrassé Claudine et mon cœur a battu une fois, d’un rythme différent. J’ai lu cette assonance : Claudine mourra avant que je ne la revoie.

Je vais donc servir le chocolat. Et après, dire aux enfants : « voilà, j’ai servi le chocolat et maintenant, je meurs », et j’irai mourir dans la salle d’exposition. Non, je n’ai pas dit aux enfants cela, un scandale.

On vient d’apprendre que la speakerine d’une chaine américaine s’est suicidée en direct, après avoir présenté le programme de la soirée.

J’ai paniqué. Ma certitude est toujours aussi dure et réelle : c’est l’heure. Si vous saviez comme c’est bizarre, comme c’est violent, comme c’est impossible à changer. Je me suis faite à ma stérilité irrévocable, je me suis faite à la séparation des êtres qui m’étaient chers mais c’était toujours comme si la marche arrière était possible, la pensée qui prend le relais, l’envie qui prend le dessus, le rêve qui remplit tout, les souvenirs, les fabrications de fantasmes, les photos à revoir, les films à repasser, les cassettes à rembobiner. Dans cette expérience nouvelle, il n’y a rien a faire, le ravin est là, il est devant soi, la voiture roule, roule, et on descend, on descend et on tombe et il n’y a rien à faire. L’expérience du rien à faire, pas dit du rien à foutre.

Un jour, j’ai dit à mon mari : « Mon chéri, je suis contente que ce soit toi qui aies fait l’expérience de la mort de ton père en premier :comme ça, je vois qu’on survit au décès de ses parents. Mais quand je réalise à quel point je suis malheureuse de la mort de mes chats, je me demande comment ce sera quand ce sera ma mère. Oui, je pleure encore mes chats alors que je pense à mes grands parents avec amour et tendresse. »

J’entre dans la salle d’expo, où est mon mari. Je lui dis, « je meurs », et je meurs. Il dit, « ah ces comédiens » et je ne lui réponds pas : «  tu dis toujours ça ». Je glisse. Il m’attrape par les bras, l’ami lui dit : « oui, elle a appris aux enfants à faire le mort ». Je voudrais secouer la tête. Je voudrais les réveiller. Je voudrais aussi leur dire au revoir, je voudrais leur dire à quel point le choix est absent quand vient cette heure.

J’avais sept ans et je demandais à mon grand-père : « Grand papa, quand on meurt, on est mangé par les vers ? » « Oui, mais ne parle pas de ça ! » «  Et en l’an 2000, tu seras encore là ? » « Moi, je ne pense pas, mais toi oui. »

Mon mari fronce les yeux, m’étend sur le sol en me faisant pivoter pour que mon dos soit sur le sol. Il prend mon pouls. Il remarque que je me vide. Il a un mouvement de recul. Il regarde son ami. Ce n’est plus son ami. Il regarde les tableaux, ce ne sont plus des tableaux. Ce n’est plus le centre culturel ni la salle d’expo. C’est un lieu qui s’uniformise, qui se neutralise devant le démarrage du chagrin. Et ce n’est pas du chagrin. C’est une épaisseur ou un bruit lourd qui creuse le tympan. Un son interne qui paralyse la mâchoire. C’est une envie de crier qui s’empêche, parce que malgré la disparition de tous les repaires, un seul reste : la bienséance devant les enfants qui sont partout dans le bâtiment. Il fait chercher le défibrillateur. Un réflexe du non-vouloir. Car le savoir est là. Pour lui aussi, tout revient en boucle. La plainte de la veille, «  j’ai mal », l’hésitation, «  j’ai peur d’y laisser ma peau », le regard de ce matin, vague et imprécis et la précipitation pour servir le chocolat et le lapsus : « j’ai encore un arbre à planter, hein ? »

J’étais triste de ne pas avoir de descendance. Je me suis dit : « Oui, mon chagrin, c’est cela. Si je n’ai pas d’enfants, quand je mourrai, la branche de mon arbre s’ arrêtera. »

Il regarde le défibrillateur, son ami arrache la blouse blanche à plis, le soutien-gorge est déchiré, lui aussi, et ça n’a plus rien d’érotique, un corps blanc et nu, les seins qui ne se soulèvent plus sous l’impulsion du souffle, plus rien, rien, rien. Que ce corps vide. Un croquis de corps, une ébauche esquissée, sans émotion aucune, sans mouvement, sans appétit, sans goût, sans élan. Un corps qui ne rassure plus, qui n’émoustille plus. Un corps qui n’a plus de sens. Il lance le jus, et la poitrine saute mécaniquement. Des bribes de regrets et de panique se tressent. Des gémissements et des cris arrivent. Une supplication. Celle que la vie revienne. Impossible de répondre. De faire marche-arrière. Tous les usagés du lieu commencent à paniquer. Le barman a appelé l’ambulance. Lui aussi, ses tripes savent mais il ne peut pas le formuler, dire à mon mari : t’embête pas, elle est morte. D’ailleurs, c’est pas tout à fait dans ces termes qu’il aurait annoncer la fin. Il a demandé ce qu’on faisait pour le choco, parce que le mouvement continue. Le médecin est arrivé, sans se baisser a fait son diagnostic et dit qu’il n’y a plus rien à faire, puis a tenté un massage cardiaque pour qu’on ne lui reproche pas de ne pas avoir essayé. Il se lève. Et ça le prend comme la mort a pris Anaïs par surprise : des sanglots nerveux. Et le mari se met à pleurer à son tour. Il franchit la première étape : mettre le mot « mort » en réel. Ce n’est pas l’acceptation, mais au moins la compréhension, un mot précis sur l’événement, à savoir la mort d’Anaïs Hébrard, le matin de la Saint-Valentin. Cela n’avait rien à voir avec la fête des amoureux, non c’est ce qu’on appelle un hasard de calendrier, un de ces trucs atroces dont plus jamais jusqu’à la fin de la vie on ne peut se débarrasser. Plus jamais on ne pourra marquer cette fête, lorsqu’on se remarie, plus jamais on ne pourra sourire à ce type de célébrations, parce que toujours, le film se refait, celui de cette mort soudaine, imprévisible et surprenante dont personne ne voulait regarder la présence en face sauf la morte qui depuis la veille savait exactement qu’elle avait en face d’elle, sa dernière nuit et son ultime matinée.

Anaïs Hébrard, 2010

 

 

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